Oînos 2010

Plusieurs vecteurs se croisent dans l’espace de cette proposition qui anime en  bonne complicité des musiciens professionnels, pédagogues, jeunes musiciens et amateurs autour d’un symbole de très longue histoire particulièrement méditerranéenne : le vin. Le sujet est particulièrement d’actualité. Aujourd’hui, la répression préférée à l’édification, une très grave confusion s’installe sur ce magnifique objet entre l’hyperbolisme sécuritaire et la profondeur artistique d’un savoir-faire plurimillénaire. Il m’est rapidement apparu judicieux qu’un tel sujet puisse aussi interpeller les jeunes générations afin de réhabiliter sainement cette très haute culture diabolisée sans discernement, cette fine orchestration du palais qui marquait de tout temps l’honneur d’un accueil, le rite d’une réception aujourd’hui officiellement interdits sans scrupules.
 
 Onze moments articulent cet espace musical mettant en alternance l’œuvre de Baudelaire extraite des « Fleurs du mal »  et une démarche anagogique qui nous hisse de la Terre à l’Ether. Stratégiquement cette alternance met en complémentarité voire en synergie certains états du vin (l’âme du vin, le vin du chiffonnier, le vin de l’assassin, le vin du solitaire, le vin des amants) et les mouvements ascendants que suggère  cette magnifique créature végétale (El-Ard—la Terre--, le Cep, le Sacrifice eucharistique, Fandango, le Spectre du vin, l’Ivresse subtile). Si une forme géométrique semble pouvoir cerner en synthèse la notion de vin, c’est bien la spirale, spirale ardemment reliée à la nature même de l’humanité terrienne et utopique puisque mortelle.
 
 La spirale appelle naturellement l’espace. L’Odyssée divine s’empare d’une Ode hissée au vin intarissable dans le berceau méditerranéen de notre civilisation. Les auditeurs vont donc détacher leurs amarres des quais habituels d’une scène à l’italienne pour naviguer en profondeur dans cette mer de sons et d’humanité belle et féroce. Quatre groupes d’enfants, deux chœurs, un orchestre, deux voix solistes et un récitant vont créer les gestes de douceur ou de tempête, de silence ou de fête amalgamés en bonne complémentarité énergétique et expressive. Cette navigation est  un mouvement d’aventure apte à sillonner  au large de bien des caps sympathiques ou houleux. Le challenge est important.

 

Certes, y sont confrontés des enfants, des jeunes musiciens, des professionnels, des amateurs, pour l’occasion, quelque peu armateurs. La conception et sa réalisation relèvent néanmoins d’un engagement artistique assumé, sincère et donc total. La notion d’œuvre pédagogique n’a pas sa place ici au vu de l’image réductrice et très condescendante qu’elle porte malheureusement dans les milieux culturels généralement. La pédagogie est la manière de réaliser le trajet qui conduit à la mise en chair d’une proposition de l’esprit, que ce soit l’Art de la Fugue de J.S. Bach  ou  l’instant d’un cabaret. Le fait d’impliquer activement les jeunes enfants, sans démagogie ni concessions faciles est probablement la meilleure façon d’assurer une réelle transmission dans le cadre d’une civilisation cohérente. La fragilité de la prise en compte de ce vecteur de la vie artistique a probablement affaibli, un moment donné, la présence, pourtant très essentielle, des musiques contemporaines savantes exprimées généralement en des lieux très centripètes et trop exclusivement adultes de haute professionnalité.

Il est essentiel de recréer un concept de création bien réactif face au vif d’un siècle très polymorphe dans ses confrontations humaines. A cette question  particulièrement contemporaine concernant la musique, un tel projet impliquant des enfants et des amateurs aux côtés de musiciens professionnels permet toutefois d’ouvrir de bons espoirs.
 
 Ici, une simple bouteille à la mer, millésimée Marseille 2013 en attendant la découverte de caves richement dotées.


François Rossé