Nuits 1967

Commande : Fondation Gulbenkian

Création : le 7 avril 1968, Festival de Royan, Solistes de l’ORTF, direction Marcel Couraud.

Éditeur : Salabert

11'

 

L’impact de Nuits dans le domaine de la musique pour ensemble vocal fut d’une importance considérable. Marcel Couraud n’hésita pas, à la création, à comparer sa modernité avec celle du Sacre du printemps. Nombre de pièces composées après 1968 seront redevables de la révolution déclenchée par l’oeuvre de Xenakis. L’exécution de Nuits nécessite une technique vocale éliminant tout vibrato afin de pouvoir réaliser une modulation sur des quarts de ton.

Le timbre des voix résulte de l’interaction savamment étudiée des composantes du son vocal : hauteur/tessiture, intensité, choix des voyelles et des phonèmes. Ainsi, par exemple, la voyelle « i », très fermée, traitée dans le registre aigu des sopranos dans la nuance triple forte (« à gorge déployée » comme le veut Xenakis), qui rappelle les chants de lamentations funèbres des îles grecques, donne un son particulièrement dur. A l’opposé, la voyelle « a », très ouverte, chantée par les hommes dans le grave et forte, se rapproche des psalmodies tibétaines. Dans Nuits, le texte, support traditionnel de la voix, a disparu. Il n’est plus ici le stimulant de l’imagination musicale. C’est dans cet extraordinaire éventail de phonèmes (plus de cent cinquante en tout), tous a-sémantiques, même s’ils sont parfois empruntés au sumérien, de bruitages vocaux de toutes natures, que Nuits trouve sa propre expression. L’unité se réalise par une sorte de « lallation » qui parcourt toute la tessiture des voix.

Mais au-delà de l’absence de texte, Nuits apparaît comme une œuvre dénuée de toute intention descriptive, évocatrice, même si l’auditeur est en droit d’entendre une lamentation prolongeant la douleur et la compassion que renferme l’épigraphe : Pour vous, obscurs détenus politiques, Narcisso Julian (Espagne) depuis 1946, Costas Philinis (Grèce) depuis 1947, Eli Erythriadou (Grèce) depuis il 1950, Joachim Amaro (Portugal) depuis 1952, et pour vous, milliers d’oubliés, dont les noms mêmes sont perdus. L’œuvre se tient à l’écart d’un esprit néo-romantique, et si l’émotion peut naître, elle ne le doit qu’à l’impact de la musique, non à ce qu’elle serait censée représenter. Xenakis s’en est expliqué lui-même : « Il y avait donc la dédicace. Et puis il y a le problème musical en soi. Car il ne faut pas croire que c’est une image réaliste d’une situation : que la chose construite doive être un miroir. Il faut dépasser ce stade ». L’opinion de Milan Kundera sur la musique de Xenakis s’applique particulièrement bien à Nuits « la beauté lavée de la saleté affective, dépourvue de la barbarie sentimentale ».

Max NOUBEL

Nuits (1967), reste peut-être la plus célèbre des œuvres a cappella de Xenakis.

Douze voix qui, dédiées aux prisonniers politiques de tous pays, vous prennent à la gorge dans un cri de Victoire de l’Esprit face aux plus grandes meurtrissures de la chair.

Chef d’œuvre indispensable, œuvre cri, page d’exception ; sans parole mais orné d’une large variété de phonèmes, Nuits est une véritable « orchestration vocale » marquée par une écriture d’une extraordinaire nouveauté, d’un découpage en 6 grandes sections très expressif, utilisant même des phénomènes de « battements» provoqués par l’usage systématique de micro-intervalles et glissandi.

Harry Halbreic

Cette œuvre a été écrite en 1967/1968 sur commande de la Fondation Calouste Gulbenkian, à l’intention du Festival de Musique Contemporaine de Royan, où elle a été créée en avril 1968, au cours d’un concert donné au Château de la Roche- Courbon.

Il s’agit d’une pièce pour douze voix mixtes a cappella, dont la dédicace est la suivante : « Pour vous, obscurs détenus politiques, Narcisso Julian depuis 1946, Costa Philinis depuis 1947, Eli Erythriadou depuis 1950, Joachim Amaro depuis 1952, et pour vous, milliers d’oubliés, dont les noms mêmes sont perdus ».

Cette dédicace suffit elle aussi à indiquer dans quel état d’esprit l’ouvrage a été composé.

Pièce brève, d’une extrême tension dramatique, qui va de la pureté linéaire grégorienne au jappement nocturne des chacals, c’est peut-être le rêve de ces captifs auxquels le chant des Euménides apporte l’espoir pendant le sommeil, et le cauchemar désespéré qui les écrase parmi les piaillements des Erinnyes. C’est en tout cas une œuvre saisissante et forte, d’une terrible poésie.

Claude ROSTAND