Messe Brève 1998

12 choristes et ensemble instrumental.

Commande de Radio France, création mondiale par Musicatreize le 14 mars I998.

 26'

 

Parmi les différentes acceptions du terme Missa brevis, celle retenue ici correspond à l’une des interprétations les moins courantes. En effet, ni la durée ni l’effectif instrumental ne sont réduits au strict minimum ; en revanche, l’idée d’abréviation y est réalisée notamment par l’exclusion de fragments ou de pans entiers du texte de l’Ordinaire ainsi que par la présentation simultanée de clausules habituellement successives.

 

Malgré la présence des cinq volets en usage dans l’Ordinaire de la messe, annoncés par un Introït et clôturés par l’Ite missa est, il s’agit là moins d’une musique obéissante et dévote soumise humblement au rite que d’une musique tourmentée, peu « orthodoxe », faisant preuve d’un déroulement temporel sensiblement accidenté et doublé d’un « habillage » musical charnu et d’un dramatisme à l’allure affirmée, le tout maîtrisé et circonscrit dans un édifice aussi multijets que concentrique au niveau de la grande forme architecturale.

En somme, une vision actuelle de l’image « trinitaire » du sacré, complexe, car à la fois œcuménique, traditionnelle et révoltée, tant au niveau de la foi que des formes d’expression afférentes.

L’Introïtus, tâtonnant, fragmentaire et de surcroît un peu lunatique, enchaîne d’entrée de jeu quelques accords glacés desquels émerge progressivement l’exposition d’une présumée grande fugue, un peu altière, confiée aux cordes. Ce contrepoint sera bientôt troublé par le retour différé des résonances suspendues du début puis transvasé dans un choral chaleureux et « marin » (avec le chœur sans paroles fondu dans l’orchestre), lequel transite vers l’énonciation sereine d’un trope d’introduction sur Resurrexit.

Le Kyrie est structuré en trois versants d’une forme en arche dissymétrique : à la première section, brumeuse et sombre lancée sur le creux en demi-teintes d’une quarte augmentée s’amplifiant et s’éclaircissant graduellement sur le trope Te Christe supplices, s’enchaîne une courte explosion violente et déclamative répétée différemment par trois fois et placée dans l’extrême grave des instruments (Christe eleison) ; à son tour, celle-ci sert de tremplin au lancement d’un carillon flamboyant sur la reprise du texte Kyrie eleison qui s’étire, s’amenuise et s’éloigne jusqu’à l’extinction du son.

Le Gloria, plage palindromique cultivant la variation de caractère, inscrit la statuaire de trois piliers, formés par la combinatoire de six éléments et traversés par deux interludes instrumentaux – l’un étant une large mélodie étirée à l’instrumentarium complet, l’autre un choral expressif et voluptueux qui présente deux versants articulés par des entailles fulgurantes et éphémères. Le Credo, axe de symétrie de cette Missa brevis, reprend le symbolisme de la trinité, cette fois-ci avec une construction en arche symétrique. Dans un climat de recueillement stravinskien, feutré, le premier formant ouvre sur un chœur monocorde égrenant une succession de blocs homophoniques et homorythmiques, accords rudes et étranges, quelque peu « borgnes », sur un fond résonnant (piano dans l’extrême grave, tam-tams, grosse caisse, harmoniques aux cordes et tenues lisses aux vents) à peine troublé et frisé par les trémolos erratiques et sourds des timbales doublées par le grave de la clarinette basse frullato. Lancée par une grande vague s’animant par accélérations, la partie centrale du Credo se présente comme une stratification complexe superposant une configuration forte- ment mélismatique (Crucifixus etiam pro nobis) à un contexte jubilatoire d’accords instrumentaux flamboyants de plus en plus étirés (aux cuivres, piano et percussions). Le climax de ce mouvement central apporte, en même temps qu’une explosion de constellations rythmiques, l’ouverture d’un ensoleillement harmonique (Qui locutus est per Prophetas) afin de « poser pied » avec la reprise du Credo dans le creux d’une vague descendante par ralentissements et decrescendos successifs.

Le Sanctus nous place dans un monde « interférent » à six éléments relevant du discontinu et du lapidaire qui n’est pas sans nous évoquer à la fois les structures « abyssales » si chères à Jacques Derrida et la « cou- pure irrationnelle » des « énoncés dysnarratifs » du cinéma expérimental dont parla souvent Deleuze. Dans cette maille sonore trouée s’interpénètrent trois scansions figées et coupantes tel des récifs coralliens (sur Sanctus Dominus Deus Sabaoth), deux complaintes descendantes et ornées du soprano solo sur des accords immobiles du chœur (sur Pleni sunt caeli et sur Benedictus) et, enfin, une grande plage hétérophonique qui s’acharne à clamer, tel un récitatif opératique distendu, des accords luxuriants issus de houles de petites notes myriapodes et de gerbes d’appoggiatures.

L’Agnus Dei reprend presque à l’identique le tout début de la messe (mystique plutôt païenne et orientalisante d’un « éternel retour ») en développant la grande fugue confiée aux cordes en superposition avec un versant crépusculaire, d’un hiératisme lumineux qui s’immobilise par sept fois sur des carillons composés de deux accords aux résonances très allongées, dans un cheminement harmonique s’éclaircissant sans cesse.

Ce cheminement « initiatique » mène in fine à une « ouverture » quasi paradisiaque due au chœur, pour la première fois a cappella. C’est la sortie de l’eucharistie : lte missa est. La toute fin, épinglée sur de l’aigu translucide posé sur une pédale charnue dans l’extrême grave, relance la complainte extatique du soprano solo (sur Et vitam venturi saeculi, amen), tropée et resurgie des limbes du Sanctos, telle la vitrification d’une « moirure imaginaire ».

C. M., Marieville, le 7 février I998