Lys de Madrigaux 1976

Pour chœur féminin et ensemble instrumental.

 

Destinés à l’origine à la maîtrise de jeunes filles de Radio-France, ces Madrigaux empruntent en premier lieu à leurs lointains devanciers leur esprit. Ce sont de petits drames dont la trame repose sur le déroulement musical et non sur un texte (à l’exception d’une seule pièce, « Star Mad Blues », qui peut, du reste, être vocalisée). Les différents épisodes  de ces mini-drames se succèdent selon la logique poétique propre à Ohana, en séquences juxtaposées qui sont autant de « tableaux vivants » que l’imaginaire de l’auditeur peut interpréter à son  gré. Les titres de chacune des pièces ne sont, là comme partout chez le compositeur, qu’un analogue propre à suggérer leur climat, et ne leur sont attribués qu’une fois l’œuvre achevée.

Ils leur empruntent en second lieu l’écriture en contrepoint qui leur est historiquement attachée - contrepoint qui est mis en valeur par une mise en espace de la source des sons.

 

Les vingt-quatre voix féminines qui composent le chœur sont en effet disposées de trois façons différentes au cours de l’ouvrage, des transitions musicales étant prévues pour le temps des déplacements de manière à ce que toute les pièces s’enchaînent. Durant les deux premières pièces, les chanteuses sont réparties en trois groupes, les plus éloignées possible les unes des autres, de façon à obtenir trois sources sonores distinctes, ce qui permet des effets d’appels, de réponses, d’échos. Dans les pièces suivantes, les voix sont rassemblées selon la disposition habituelle, mais le groupe est entouré par l’ensemble instrumental, de façon à s’y fondre au maximum et à produire des effets de masse. Cette masse éclate à la fin de l’ouvrage, les chanteuses se dispersant dans l’espace deux par deux.

 

L’ensemble instrumental, très original, comporte un piano, deux cithares (l’une chromatique, l’autre en tiers de ton), un orgue et une percussion relativement modeste. En règle générale cet ensemble double les voix plutôt qu’il ne les accompagne, au sens classique du terme. La fusion des timbres vocaux et instrumentaux produit une vibration lumineuse et colorée de la matière sonore, analogue musical de la vibration de la lumière sous le soleil méditerranéen.

 

Méditerranéennes en effet sont les figures féminines invoquées : Calypso, la nymphe qui attira Ulysse après son naufrage et le retint dix ans auprès d’elle ; Circé, la magicienne, fille du Soleil, qui transformait ses convives en animaux ; Sapho, la poétesse, qui se jeta dans la mer par chagrin d’amour.

Veillant au milieu d’elles, les Parques, éternelles fileuses du Temps, assimilées ici à des sorcières gitanes jetant des sorts sur ceux qu’elles rencontrent. Leurs malédictions « commandent ».  « Tropique de la Vierge », une très belle méditation sur le Temps, avec ses plages alternées de temps immobile et de temps mesuré. (Ohana reprendra dans La Célestine le motif mécanique, horloger, qui est attaché à la mesure implacable du temps.)

Seule pièce étrangère à ce climat méditerranéen, le blues central, « Star Mad Blues », s’y intègre cependant sans hiatus, comme l’expression universelle et intemporelle de la souffrance. Ohana en écrivit lui-même le texte : « Orion, O Moon, waning Moon / O sweet Milky Way,  / Am I star mad / because I’d rather watch you / than live in this wilde world. » « Orion, O Lune, Lune livide, / O douce Voie lactée, / Suis-je une étoile folle / parce que je préfère vous contempler / que vivre dans ce monde sauvage. »

 

Christine Prost