Leipsano, Fragments de Sappho 2013

Commande de l’Etat français, aide à l’écriture d’une oeuvre musicale nouvelle originale de l’état et commande de Musicatreize.

 

Sapphô de Mytilène est née au VIIe siècle avant notre ère. De la poétesse "immortelle", surnommée "la dixième muse" par Platon, qualifiée de "chose étonnante" (θαυμαστόν τι χρῆμα) par Strabon, adulée par Ovide et Catulle, il ne reste que des poèmes en lambeaux. Leipsano désigne en grec ancien les restes, par extension les restes des morts, les reliques, avec leur dimension thaumaturge, leur force prodigieuse, agissante à travers les siècles.
A l’origine le compositeur voulait embrasser l’intégralité des fragments retrouvés de Sapphô de Mytilène, en gardant les manuscrits à l’état de bribes, avec les trous du texte, les lacunes. Inscrire le chant dans le silence de l’oubli, des accidents et des omissions de la mémoire, de la détérioration, du pourrissement, du feu des autodafés...
Resserrant finalement le texte, le répartissant en plusieurs choeurs "spatialisés", il fait ondoyer les parfums des mots, - entiers ou tronqués -, les vestiges sensuels et "saints" du poème. Les éclats dérivent, se superposent, graduellement puis totalement, tournoient jusqu’à l’étourdissement. Un « isôn » qui se transforme, de longs glissandi qui estompent les frontières entre les hauteurs, vers l’infini et la perte de tout repère. Réverbérations, échos, clignotements, scintillements, chants de sirènes, ressac... Tout se mélange, s’entremêle dans une mise en abîme jusqu’au vertige, jusqu’au saisissement du sacré.
Zad Moultaka laisse aller son inconscient, sur le corps ravagé du poème - donner.. beaux et bons... chagrin... blâme -..., procédant à l’invention d’une liturgie érotique. C’est Eros, briseur de membre, puissance du désir et de l’amour que la poésie de Sapphô incarne dans toute sa phénoménologie, on pourrait dire sa physiologie. Un feu court sous ma peau / par mes yeux je ne vois rien, mes oreilles bourdonnent... La sueur m’inonde, un tremblement me saisit toute, et je suis plus verte que l’herbe, et manquant de peu d’être morte je me sens...
L’âme patinée par le syriaque, les cultures arabe et occidentale, le compositeur trouve le chemin d’une Grèce archaïque, mythique pour un imaginaire musical intemporel et contemporain.

Catherine Peillon