L'Office des Oracles 1974

L’Office des Oracles, composé en 1974, est l’une des œuvres les plus singulières de Maurice Ohana. L’effectif employé est surprenant, tant par sa composition que par sa disposition dans le lieu du concert : trois groupes vocaux et instrumentaux, aux éléments interchangeables en cours d’exécution, dirigés par trois chefs, et qui idéalement font symbiose avec le public.

Mais au-delà du spectaculaire, le sujet de l’œuvre, qui évoque le devenir, est encore plus significatif de l’originalité d’un compositeur qui puise aux sources des grands mythes de l’humanité. Visionnaire, Ohana apporte un regard tout à la fois troublant, poétique ou onirique, souvent humoristique ou moqueur, mêlant dans une alchimie sonore absolument magique tout ce que nos vieilles religions ont conquis, élaboré et transformé au fil des âges, par l’intermédiaire de rituels mille fois réinventés, pour tenter de répondre à la sempiternelle question : que sera demain ?

Bien qu’éloignée de toute liturgie, il ressort de cette œuvre un mystère qui lui donne une dimension spirituelle envoûtante, à laquelle ni l’auditeur ni l’interprète ne peut échapper : Ohana magnifie en douze moments, entre Alpha et Oméga, autant de rituels possibles pour un oracle improbable.

 

Ces douze moments - prophéties modernes et sans doute bien illusoires - sont à rapprocher des Prophéties des Sibylles de Roland de Lassus. Ce dernier est le premier compositeur à s’intéresser aux textes des Sibylles. Figures antiques, emblématiques de la divination, elles ont représenté au Moyen-Age les messagères des vérités du Salut. Perçues d’abord comme la contrepartie féminine, mais païenne, des prophètes de l’Ancien Testament, elles sont devenues douze au fil des temps, et ont rapidement atteint un prestige particulier, surtout la Sibylle cumaeïenne et la Sibylle erythraenne, pour avoir prédit la naissance d’un enfant, sauveur du monde : du coup, l’entrée dans la liturgie de certaines prédications devenait évidente. Dès le XVIe siècle, les artistes, peintres ou sculpteurs, ont été fascinés par les personnages des Sibylles, et ont largement contribué à leur popularité.

 

Parmi les musiciens de cette époque, seul Roland de Lassus a puisé dans cette tradition médiévale pour traduire l’étrange et le merveilleux de leurs messages. C’est lui qui va donc mettre en musique pour le première (et unique) fois les textes des sentences, transmis dès le IV° siècle en Occident, en une suite de douze pièces dont chacune porte le nom d’une Sibylle. Cette musique, aux chromatismes subtils, envoûtante, met en valeur ces douze oracles, souvent obscurs, parlés à la première personne, chacun dans une intonation mystérieuse et extatique qui lui est propre. D’une certaine façon, c’est la musique de Lassus qui les propulse dans l’avenir, comme c’est la pensée de Ohana qui sublime par l’action rituelle, et la finesse des sons, ce qui n’est que mots souvent confus ou idées ésotériques sans lendemain.

 

A l’aube du troisième millénaire, il m’est apparu intéressant de juxtaposer ces musiques : elles se rejoignent dans la qualité de leur mystère impalpable, elles s’enrichissent de leur proximité. Les cinq cents ans qui séparent ces deux œuvres donnent raison à l’idée de Giono qui disait que le temps est rond. Les œuvres qui s’inscrivent dans ce temps sont universelles et leur pensée, à la fois passé et avenir, nous est directement accessible. Ohana lui-même, qui se disait ancêtre et non pas descendant, qui évoquait souvent la mémoire immémoriale, aimait que ses œuvres soient jouées dans « de vieilles pierres » et les entendre mêlées aux œuvres classiques.

Au-delà des compositeurs, ces œuvres existent. Ce qu’elles révèlent à notre espace intérieur est libre de toute contrainte et nous transporte, par la force de l’imaginaire, dans l’avenir.

Roland Hayrabédian