Benjamin Britten

Après avoir tenté sans succès d’émigrer aux Etats-Unis, Britten revint en Angleterre en 1942 et se consacra tout d’abord à la mise en œuvre de son premier opéra de grande envergure, Peter Grimes, dont il avait eu l’idée alors qu’il se trouvait à l’étranger. Tout en attendant une version satisfaisante du livret, il entreprit un certain nombre de compositions, dont la plus célèbre et la plus importante est Serenade. Britten destina ce cycle de mélodies au brillant jeune corniste Dennis Brain et à Peter Pears, dont les capacités vocales s’étaient épanouies depuis sa rencontre avec Britten au milieu des années trente. Au centre des panoramas magnifiquement dépeints qui caractérisent cette œuvre généreuse figure la sinistre mise en musique du vers de Blake « O Rose, thou art sick! », froide annonciation des sombres préoccupations qui vont s’exprimer dans Peter Grimes. Le public de la première de cette œuvre n’aura sans doute pas été surpris par le pur professionnalisme de Serenade; en revanche, il aura été frappé par sa chaleur et sa richesse, qui témoignent de la maturité du jeune compositeur, lequel avait affronté si radicalement, sur son propre terrain, l’école anglaise traditionnelle des compositeurs de chants.

Pour la première de Peter Grimes, Britten rédigea un manifeste où il exposa le bien-fondé du style plutôt rhétorique avec lequel il mettait les mots en œuvre, par opposition aux méthodes simples de «  rythme parlé » acceptées par ses contemporains. C’est en partie grâce à son admiration pour Purcell et en partie grâce à son expérience personnelle, dont la mise en musique de poèmes dans d’autres langues, que Britten en vint à ces conclusions.

Le compositeur termina les Seven Sonnets of Michelangelo (Sept sonnets de Michel-Ange) en 1940 au domicile du Dr et de Mme Mayer à Amityville, Long Island, où Pears et lui avaient trouvé un foyer durant la période qu’ils passèrent en Amérique. Ce cycle de poèmes revêt une grande importance puisqu’il constitue, d’une part, la première série de mélodies composée exclusivement pour Peter Pears, et d’autre part (à l’instar des Illuminations) une fuite hors de l’atmosphère suffocante de sa patrie.

Le sens de l’aventure est particulièrement évident dans la délectation avec laquelle de longues mélodies italianisantes traversent et soutiennent les morceaux comme autant de poutrelles, rappelant au passage que le talent de Britten réside principalement dans ses dons lyriques. Le chant le plus caractéristique à cet égard est peut-être le « Sonetto XXX », où la voix exécute des motifs en arpèges sur un accompagnement de simples accords parfaits et leurs renversements.

Par rapport aux mélodies antérieures exubérantes, les Lyrics and Ballads de l’écrivain anglais Thomas Hardy, que Britten mit en musique dans Winter Words (mots d’hiver), semblent d’humeur ascétique, comme si le compositeur inaugurait la méthode qui consiste à laisser de côté les détails peu importants et qui trouva son aboutissement dans l’hétérophonie de Curlew River (La Rivière du courlis) et des autres paraboles d’église. Le premier morceau permet de mesurer la distance parcourue par le compositeur depuis le « Sonetto XXX»; il est conçu sur le même schéma que ce dernier, mais possède une construction plus riche aux effets plus complexes. Dans « At the railway station, Upway », le compositeur réalise des merveilles au moyen d’un piano qui imite un accompagnement de violon. « The choirnaster’s burial » montre Britten dans son rô1e de prédilection, celui de compositeur-narrateur, capable de saisir non seulement l’essence d’un récit, mais aussi son atmosphère. Le morceau le plus singulier est le dernier, assorti lui aussi d’un accompagnement composé en grande partie d’accords parfaits. Il s’agit de l’une des nombreuses tentatives de Britten pour ressaisir un état de vérité ou d’ »innocence » avant que « ne germe la maladie du sentiment », phénomène de la musique de Britten qui ne peut être réduit à une certaine forme de naïveté ou de nostalgie mais qui constituait chez lui une force vivante, comme le montre son puissant emploi des triades.

PHILIP BRETT

Traduction DECCA 1992

Texte tiré du livret de l’enregistrement de Serenade par Peter Pears, 1944, édition DECCA.